Dixième voyage : l'Arabie Saoudite
Un pays compliqué
VOYAGES LIVRESQUES
8/9/2026


La censure à l'échelle industrielle
Bien que l'espace qu'occupe actuellement l'Arabie Saoudite soit occupé depuis des millénaires, l'Arabie Saoudite est elle-même un jeune Etat, puisque fondée en 1932.
Je n'ai pas trouvé de livre dont je puisse être certain de la qualité traitant de toute l'histoire de la péninsule. Toutefois, j'ai à ma disposition Les clercs de l'Islam de Nabil Mouline, sous-titré Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie Saoudite, XVIIIè - XXIème siècle qui devrait me donner les principales clés de compréhension. Je le double avec Les islamistes saoudiens de Stéphane Lacroix, dont l'étude est centrée sur la période contemporaine.
Du point de vue littéraire, j'ai essayé de segmenter le plan en deux : les auteurs pré-Arabie Saoudite et les auteurs post. Malheureusement, la pêche est assez maigre pour la période pré.
Toutefois, une œuvre semble incontournable : Les Mu'allaquat. Il s'agit d'une compilation de qasidas (une forme poétique originaire de l'Arabie préislamique), jugés exemplaires par les poètes et critiques arabes médiévaux. C'est également l'anthologie de poésie préislamique la plus célèbre. Je suis assez excité à l'idée de cette lecture, j'ai l'impression d'être sur le point de lire une œuvres de l'importance de la Divine comédie.
Moins littéraire, j'ai dans mes plans Le haschich et l'extase d'Ibn Taymiyya. Théologien égyptien du Moyen-Âge, je tiens à lire l'une de ses fatwas parce qu'il est régulièrement cité dans les écrits wahhabites, d'une manière décontextualisée d'après Wikipedia. Il semble donc avoir été un penseur déterminant dans la pensée saoudienne moderne, éventuellement à l'insu de son plein gré. Il m'intéresse également parce qu'il s'oppose fermement à l'innovation religieuse, et plus particulièrement à la philosophie, en plein renouveau grâce à l'aristotélisme porté notamment par Al-Farabi, Ibn Sina et Ibn Rushd, sur lesquels j'ai beaucoup lu ces derniers mois. Notamment en prévision de ce moment, je me suis préparé sur la réception de l'aristotélisme au Moyen-Âge, en ajoutant Maïmonide, Thomas d'Aquin et Bruno (pour le plaisir) dans ma préparation. J'ai choisi cette fatwa au hasard, parce que le titre me plaisait bien et qu'elle fait partie de celles traduites en français, mais je ne sais pas si elle est la plus pertinente.
Pour la période saoudienne, j'ai cherché prioritairement les œuvres censurées (qui sont légion), traduites en français (qui le sont beaucoup moins) et trouvables à un prix correct (nous voilà dans le désert). Un de mes grands regrets est de ne pas avoir trouvé le premier tome des Villes de sel, la pentalogie d'Abdul Rahman Munif, le seul traduit en français. Il s'agit d'un roman-fleuve racontant l'évolution de la société saoudienne à compter de la découverte du pétrole, roman aujourd'hui interdit en Arabie Saoudite. Malheureusement, il est introuvable, même à un prix élevé. Je l'ai substitué par Les fins, dont je ne sais pas grand chose.
J'aurais également aimé lire Adama de Turki Al-Hamad, mais qui n'a jamais été traduit en français. Seule une traduction anglophone semble exister, à l'air légèrement trop sensationnaliste pour inspirer confiance. Adama est le premier tome d'une trilogie racontant l'adolescence d'un saoudien, aujourd'hui interdite en Arabie Saoudite, au Bahreïn et au Koweït.
Un écrivain intrigant : Ghazi Al-Gosaibi. Ecrivain prolifique (plus de 60 livres), poète, l'Arabie Saoudite n'a levé l'interdiction de publier son œuvre que deux semaines avant sa mort en 2010. Ce qui rend le personnage intrigant, c'est qu'il était également un homme d'Etat de l'Arabie Saoudite : de 1975 à sa mort, il a alterné entre les postes de ministre et d'ambassadeur. J'ai du mal à concevoir comment les deux personnages peuvent s'incarner en un homme, sans que l'un entrave l'autre. Bien entendu, il est peu traduit en France, mais j'ai pu avoir Soheym, l'esclave-poète amoureux.
Et enfin, je me suis tourné vers Les basses œuvres d'Abduh Khal, son sixième roman, qui est toujours interdit à la vente en Arabie Saoudite, et qui propose de s'attaquer aux tabous de la société saoudienne.
