Carnet de lectures : l'Argentine

Bilan du voyage livresque en Argentine

VOYAGES LIVRESQUES

10/24/2026

Buenos Aires et les gauchos

Sans surprise, ce voyage était centré autour de Buenos Aires, et c'est pour cela que la lecture de l'Histoire de Buenos Aires de Carmen Bertrand s'est révélée salutaire. A mon avis, pour comprendre la littérature argentine, il est nécessaire de savoir qui était Rosas, dictateur ayant régné sur Buenos Aires presque sans interruption de 1829 à 1852. Ce dernier a construit son image autour des gauchos (les gardiens de troupeaux de la pampa), permettant une sorte de patrimonialisation du gaucho par les citadins, presque comme un prototype de l'argentin. 

Cette patrimonialisation prend réellement forme avec le Facundo de Sarmiento (1845), qui présente le gaucho typique que l'on retrouvera dans toute la littérature argentine : impossible de le voir sans son cheval, amateur de bagarres au couteau, musicien, chanteur, doté d'une connaissance surnaturelle de la pampa, appréciant la boisson et les jeux d'argent, brutal et n'accordant qu'une faible valeur à la vie humaine, etc. Cette description du gaucho est centrale dans la littérature argentine, borgésienne tout du moins, ce qui rend la lecture du Facundo obligatoire. On y lit également une intéressante description de l'Argentine de l'époque, de sa vie politique, sociale et économique, mais dont l'importance est assez secondaire en comparaison des mythes sur les gauchos et Facundo Quiroga. Au départ, j'ai lu la présentation des gauchos avec scepticisme : ces descriptions sont-elles réelles ? Quelle est leur valeur historique ?

Finalement, ces questions sont sans intérêt du point de vue littéraire puisque dans ce champ, c'est bien Facundo qui a créé la réalité du gaucho, ils étaient ainsi que Sarmiento les a décrit. 

Pour terminer sur les livres à mi-chemin entre l'essai et la littérature, parlons rapidement de Le fleuve sans rives de Juan José Saer, un texte de commande. Finalement, au vu de son thème, il doit être comparé à l'Histoire de Buenos Aires  de Bertrand, et il ne tient malheureusement pas la comparaison. Le style y est plus poussif, commercial, le texte est inutilement allongé et comme dit Macedonio Fernandez : "Je ne trouve aucun plaisir à lire ce qui n'a d'autre qualité que d'être long."

Par ailleurs, j'ai été déçu de L'enquête de Saer. Je lis assez peu de romans policiers, mais j'ai eu une impression de déjà-lu avec celui-ci. A dire vrai, il me semble que Saer a voulu s'inscrire dans le genre de la parodie, mais il est resté trop tiède. La lecture m'a évoqué Astro Ghost, le fantôme de l'Astroballe par Jean Ducreux, roman parodiant le genre policier également, mais avec beaucoup plus de gourmandise, sans retenue, et dont je garde un excellent souvenir. Astro Ghost  est beaucoup plus agréable à lire, parce que l'on sent que l'auteur prend un grand plaisir à écrire son texte, qu'il est en pleine maîtrise des codes du genre et qu'il joue avec en pleine conscience. Dès lors, on se prend au jeu aussi. A contrario, dans L'enquête, on reste souvent incertain (notamment sur la structure du scénario) sur le fait de savoir si l'auteur joue ou s'il est involontairement médiocre.

Une autre déception a été causée par les Contes guarani de Constante Aguer, simplement parce qu'ils sont tous empreints de culture chrétienne, là où j'espérais découvrir une littérature préservée des influences des grands monothéismes.

En ce qui concerne la poésie contemporaine, incarnée dans ce voyage par Traversées poétiques coordonné par José Muchnik et Nicolas Barrière, je n'ai retenu que Teresa Andruetto, qui a quelques vers forts comme : 

Elle croit

(mais c'est une obscure intuition)

qui celui qui regarde

ses pieds ne se perd pas.

Il y a un thème intéressant amené par Bioy Casares dans son Mémoire sur la pampa et les gauchos, et c'est l'attention qu'il apporte à la pampa, qui est plus qu'un simple décor, mais une identité, un mode de vie. C'est un truisme de dire que la géographie façonne le mode de vie de ses habitants, mais les littératures ne s'en emparent pas toujours, et souvent, sans aller plus loin que de relever cette évidence. Par exemple, on retrouve beaucoup l'identité montagnarde dans la littérature albanaise, mais sans personnifier ou définir ce que les montagnes albanaises ont de spécifique, en comparaison des montagnes pyrénéennes, disons. La lecture que fait Bioy Casares, et finalement Sarmiento et Borges aussi, c'est que la pampa est plus qu'une géographie, sans aller jusqu'à ce que Karel Schoeman a fait avec le veld sud-africain dans En étrange pays, où le veld est devenu un personnage, presque une divinité.

Corps à corps avec le réalisme magique

Tout n'est pas veille lorsqu'on a les yeux ouverts de Macedonio Fernandez est l'explication et la démonstration du réalisme magique. Principalement un ouvrage traitant de la notion de réalité, entremêlé de segments narratifs mettant en pratique les idées développées, il s'agit sans aucun doute possible du livre de métaphysique le plus important pour la littérature, en apportant des clés de compréhension essentielles à la compréhension des similitudes entre les rêves et la réalité. Plutôt méconnu en dehors de l'Argentine, il me semble que l'on sous-estime énormément son apport à la littérature, en ce qu'il a façonné un des genres les plus influents en Amérique du Sud, mais également dans le monde d'une manière plus générale.

Il répond également à une question assez primordiale en littérature : les histoires inventées de toutes pièces peuvent-elles être réelles ? Oui, c'est une possibilité. Cette réponse est d'une importance capitale lorsque l'on s'intéresse à des cultures différentes de la sienne.

Une des découvertes les plus intéressantes fut Les Forces étranges de Lepoldo Lugones, qui donne dans le réalisme magique bien entendu, mais avec une saveur lovecraftienne. Certaines nouvelles peuvent faire penser au malaise cosmique qui a rendu Lovecraft célèbre, comme le fait remarquer Pierre Charrel de l'Espadon. Néanmoins, je trouve que l'on peut plus facilement assimiler Lugones au Lovecraft des nouvelles tirant sur la science-fiction, comme Air Froid, ce qui me convient bien parce que c'est dans celles-ci que je préfère Lovecraft, puisqu'il y adopte un style plus naturel, fluide et où il subit moins la pression de dire l'indicible.

Et enfin, Adán Buenosayres de Leopoldo Marechal, que je ne peux présenter autrement qu'en disant que c'est l'une des œuvres les plus ambitieuses de la littérature, en ce que Marechal se propose de réécrire une Divine Comédie se déroulant à Buenos Aires, en corrigeant ses défauts pour les lecteurs futurs. Une des faiblesses temporelles de la Divine Comédie est l'oubli de l'identité de ses personnages : depuis longtemps, plus personne ne sait qui sont Brunetto Latini ou Farinata degli Uberti que l'on trouve dans l'Enfer sans se référer aux notes de bas de page. Leopoldo réserve donc une grande partie du livre à nous présenter tous les personnages que l'on recroisera plus tard.

Néanmoins, l'ambition de Marechal n'est pas simplement de réécrire une Divine Comédie augmentée de fiches de personnages, mais également de l'immerger complètement dans le réalisme magique. Dans Adán Buenosayres, les personnages n'entrent pas dans l'enfer par les songes, mais par une porte cachée dans un arbre de Buenos Aires. Ce n'est qu'un des exemples, le roman est vraiment truffé de récits émaillés de réalisme magique.

Toutefois, l'ambition de Maréchal est encore plus haute, puisqu'il compte également faire d'Adán Buenosayres un exemple du style sud-américain, caractérisé par un kaléidoscope de genres au sein de l'œuvre : roman d'abord, mais avec des passages théâtraux, de l'essai, de la poésie, etc. On y trouve des récits enchâssés dans d'autres récits, la lecture de livres inexistants, tous les styles chers à la littérature sud-américaine.

Je ne vois que deux faiblesses à l'œuvre. La première est sa longueur, 600 pages, avec des passages mécaniquement plus mous et oubliables, problème inhérent au roman. La deuxième est son incomplétude, bien que la fin soit intéressante et doublement bien amenée, j'aurais aimé voir à quoi ressemble le Paradis d'Adán Buenosayres.

Et Martín Fierro ?

Il est difficile de se prononcer sur une œuvre aussi mythique. Dans tous les cas, j'ai compris l'attrait de générations successives pour ce texte, d'une grande richesse, sans pour autant avoir le style parfois abscons des classiques.

C'est une expérience à vivre dans son parcours de lecteur, découvrir un texte dont on a tant entendu parler, difficile à se procurer (à un prix raisonnable), c'est une chose rare.

Je retiens notamment l'affrontement de chants de Martín Fierro avec un Noir, une des scènes finales, comme une des plus belles idées de la poésie, et l'exécution est sans faille. 

Et bien entendu, la strophe 683 où le fils de Martín Fierro évoque le pénitencier : 

On ignor' de quel côté

la balance peut pencher.

Il y a de tels retards...

et j'vous dis, rapport à moi : 

que celui entre là

laisse au dehors tout espoir.

Cette évocation du Chant III de l'Enfer de Dante, en plus d'être d'une rare élégance de par sa discrétion, est l'anneau de fiançailles entre la Divine Comédie et la littérature argentine. 

Je n'ai pas souvenir que Borges l'ait spécialement commenté. Toutefois, je ressens une importance particulière dans ces vers, en ce qu'ils connectent deux textes immenses, en les réhaussant tous les deux. En citant (accidentellement) la Divine Comédie le fils de Martín Fierro figure bien l'horreur du pénitencier, en le rapprochant d'un réel enfer. De l'autre, lorsque l'on relit le troisième chant de l'Enfer en ayant en tête cette strophe, on comprend la terreur que doivent ressentir les âmes damnées passant la fameuse porte infernale.

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