Carnet de lectures : l'Arabie Saoudite
Bilan du voyage livresque en Arabie Saoudite
VOYAGES LIVRESQUES
9/4/2026


Un pays aux milles facettes
A sa manière, l'Arabie Saoudite est un labyrinthe, mais pas à la façon de l'Afrique du Sud. Le labyrinthe Sud-Africain saute aux yeux dès lors que l'on s'en approche, ses peuples sont nombreux, s'entremêlent, s'affrontent, revendiquent, et leur existence est connue notamment grâce au pont de la langue anglaise. L'Arabie Saoudite est finalement assez semblable au désert, on ne s'aperçoit que l'on est perdu et qu'aucun plan clair n'existe qu'une fois qu'on y a mis les pieds. A vrai dire, sans Les clercs de l'Islam de Nabil Mouline et Les islamistes saoudiens de Stéphane Lacroix, j'aurai manqué l'Arabie Saoudite sans le savoir. Aujourd'hui, je le sais.
Les deux livres sont complémentaires, l'un présentant la culture religieuse dominante (le Mouline) et l'autre la contre-culture (le Lacroix). L'étude de Nabil Mouline est cruciale pour comprendre la structure de l'Etat patrimonial saoudien (même si différent de l'Angola de Dos Santos) et ses relations complexes avec les oulémas hanbalo-wahhabites, simultanément Etat dans l'Etat et instance de légitimation du pouvoir saoudien. De plus, l'étude est accompagnée de précieux renseignements sur la vie politique et la société saoudienne, et notamment sur la « vraie place » de la religion au quotidien. Il faut également compter sur la longue introduction expliquant les différences importantes entre le salafisme et le wahhabisme, puis le terme d'hanbalo-wahhabisme, et les implications politiques de ces visions religieuses. Comme pour l'ouvrage de Lacroix, il faut noter l'importance des sources en arabe et celles de première main, normalement inaccessibles pour le lecteur.
Là où Mouline expose la culture dominante, Lacroix s'intéresse à la contre-culture, plus spécifiquement à la Sahwa et sa tentative d'insurrection. La somme des entretiens de l'auteur avec des protagonistes de l'insurrection et de cette contre-culture ne peut que forcer le respect. Dans cet écrit, on ressent véritablement le côté vivant de la culture étudiée, loin de l'aspect monolithique généralement donné à voir dans les médias, et on peut en retracer la naissance et les évolutions. Justement, ce pourquoi je dis que l'Arabie Saoudite est un labyrinthe invisible, c'est parce que la Sahwa s'est développée dans des cercles littéraires.
Je n'ai lu nulle part ailleurs que l'Arabie Saoudite compte de nombreux clubs littéraires, si j'ajoute à cela une pratique assez intense de la censure, je croyais sincèrement que la littérature (non religieuse) était une pratique marginale dans le royaume. Pourtant, il semble bien que cela soit tout l'inverse. Stéphane Lacroix cite de nombreux noms de livres qui ont eu une certaine importance dans les débats littéraires, malheureusement ils semblent n'avoir jamais été traduits. Citons Le péché et l'expiation : du structuralisme au déconstructionnisme d'Abdallah al-Ghadhdhami, un traité de critique littéraire qui va créer une immense polémique. A la lecture de Islamistes saoudiens, l'Arabie Saoudite apparaît comme un labyrinthe de littératures non traduites.
Pour terminer sur les lectures non littéraires, Le Haschich et l'Extase d'Ibn Taymiyya était un peu décevante. En dernière analyse, c'est un texte juridique, naturellement, c'est un peu sec. Je regrette particulièrement que la pensée soufie sur le haschich ne soit pas plus détaillée.
Poésies, contes et religion
Ma première lecture a été les Mu'allaqât, sept poèmes de l'Arabie préislamique. Que dire sur des poèmes commentés depuis 1500 ans ? Initialement, je voulais parler de leur souffle épique, de leur peinture de la vie qui semble en avoir saisi une essence profonde. J'ai été ravi par l'impression de gravité et de légèreté qui s'en dégage. Je ne saurais en dire plus, si ce n'est que ces poèmes doivent continuer d'être transmis aux générations futures.
En revanche, j'ai envie de parler des Basses œuvres d'Abduh Khal. L'histoire est racontée très majoritairement au passé, Tarek, le personnage principal se remémorant tous les événements qui l'ont amené à abdiquer sa liberté et son humanité en faveur du Maître, et comment ce dernier a brisé tous ceux ayant quitté son service. Le Maître est tout-puissant politiquement et financièrement, il ne connaît aucune limite, ni même celles posées par la religion, puisque c'est sans hésitation qu'il conduit la prière ivre mort. En parallèle, Tarek philosophe sur ce qu'il a perdu en échange de l'aisance financière que lui confère son statut de bourreau.
Ce roman est d'un grand intérêt, même si je suis en désaccord avec l'interprétation qu'en donnent Alain Gresh, le préfacier, et l'auteur lui-même. Alain Gresh le présente comme une œuvre « s'attaquant aux trois tabous de la société saoudienne : le sexe, la politique et la religion » et Abduh Khal comme une « rencontre de deux mondes : celui du luxe décadent et celui de la pauvreté absolue. » A mon sens, ces thèmes sont la toile de fond de l'intrigue, son habillage, son argument, mais pas sa substance. Il me semble plutôt que ce roman traite avant tout de la possibilité de la rédemption et du changement, dans un savant mélange de finesse et de violence.
Ce qui m'amène à penser cela, c'est que l'histoire est construite comme une fusée, pour que la scène finale de la mosquée, où Tarek fond en larmes en entendant le prêche de son frère parfaitement pieu, dans lequel il rappelle que « ceux qui se sont lésés eux-mêmes par leurs abus ne doivent pas désespérer de la miséricorde divine. » A ce moment, Tarek comprend qu'il a une grande part de responsabilité dans son parcours de vie, que d'autres voies étaient possibles et que ce sont ses choix qui l'ont amené ici, et qu'il est encore temps de faire un choix, qu'il est encore temps de changer. La fin est ouverte, Tarek va-t-il faire le choix du changement, quitter le Maître et commencer une nouvelle vie ? Je ne pense pas, j'ai l'impression qu'il va conserver ses chaînes : « Mais il y a loin du rêve à la réalité. »
Cette scène est remarquable et conclut parfaitement l'histoire. Peut-être m'enthousiasme-t-elle tellement que je peine à imaginer que tout le roman n'en n'est qu'une préparation, que l'accessoire ? Sa puissance m'amène à croire qu'elle contient le vrai message de Khal...
Initialement, je me demandais s'il ne fallait pas le rapprocher de La répudiation de Boudjedra pour sa vision de la sexualité, à la fois désincarnée, omniprésente et presque sans plaisir. Je n'en suis plus si certain.
En ce qui concerne Les fins d'Abdul Rahman Mounif est un roman dans lequel sont enchâssés une myriade de contes, racontant la relation fusionnelle et la lutte mortelle entre les hommes et les animaux. Toute l'histoire tourne autour d'un village ravagé par la sécheresse, s'acheminant doucement vers sa mort à force de chasser à l'excès les animaux l'entourant, principalement pour le plaisir des touristes, alors qu'il s'agit de leur seule ressource de nourriture lorsque les récoltes périssent.
Assaf est le meilleur chasseur du village, il a dédié sa vie à cette pratique et pourtant, il est le seul à alerter les autres habitants sur la gravité de la situation : en continuant de tuer les oiseaux à tort et à travers, sans discriminer les femelles des mâles, sans nécessité de s'alimenter, bientôt le village mourra de faim. Il n'est bien entendu pas écouté, jusqu'au jour où sa prédiction se révèle vraie : le village fait face à une sécheresse sans précédent et il n'y a plus de gibier à chasser. Pourtant, le jour où des touristes se présentent pour organiser une partie de chasse, les anciens prient Assaf de les emmener chasser, loin s'il le faut, pour ne pas les décevoir. Si les touristes sont d'exécrables chasseurs tirant depuis leur voiture, Assaf chasse à pied. Là où l'histoire prend un tournant, c'est qu'Assaf viole ses préceptes, et abat au milieu du désert une vingtaine d'oiseaux à lui seul. Le châtiment du désert ne se fait pas attendre, et il finit par périr d'une tempête de sable, qui manque d'emporter également les autres chasseurs.
Finalement, il se trouve qu'Assaf avait annoncé qu'il souhaitait mourir ainsi, ce qui est cohérent : sans gibier à chasser, il n'a pas de raison de vivre. Le personnage prend alors une dimension christique, il meurt pour permettre aux habitants de prendre conscience que leur mode de vie traditionnel est révolu, que la nature est maintenant épuisée. Message reçu par tous les habitants de la région qui se pressent à ses funérailles, dans une grande transe collective.
Une belle expérience littéraire.
Pour terminer, sur Soheym, l'esclave-poète amoureux de Ghazi al-Gosaibi. Grâce au livre de Lacroix, le parcours de l'auteur ne me semble plus si mystérieux. Al-Gosaibi propose une version modernisée du poème de Soheym, et je suis conquis. On y retrouve les couleurs des Mu'allaqât... l'auteur s'attache à donner une vie, à établir une tension entre Soheym et les femmes qu'il aime. La seule faiblesse du poème est dans la prière finale de Soheym, qui dans ses derniers instants se tourne vers Dieu. C'est un choix un peu contre-nature, Soheym n'a juré toute sa vie que par les femmes et la poésie, et si ses dernières pensées sont bien pour la poésie, il me semble qu'au lieu de penser à Dieu, Soheym devait penser aux femmes, même sur le bûcher.
