Carnet de lectures : l'Allemagne
Bilan du voyage livresque en Allemagne
5/28/2026


Comprendre ses voisins ?
Un des bénéfices évidents de ces lectures est d'avoir approché, ne serait-ce qu'un peu, les questions identitaires qui agitent la pensée allemande. Une nouvelle histoire de l'Allemagne de Marie-Bénédicte Vincent et Une histoire de l'Allemagne au fil des textes de Sophie Lorrain permettent de toucher du doigt la question de l'unité du peuple allemand, qui se pose depuis plusieurs siècles. Le désavantage du corpus que j'ai réuni est de ne pas éclairer les racines de ce problème, et aujourd'hui encore, je ne suis pas capable d'expliquer pourquoi l'Allemand se parle en Allemagne, en Autriche, Liechtenstein, Suisse, etc. Les livres et les discours renvoient l'image d'un peuple éclaté en divers Etats malgré lui, mais sans en détailler les causes. Attention, ce n'est pas un manquement des auteurs, qui ne promettent à aucun moment de fournir cette explication, et circonscrivent bien le périmètre de leurs études. Je recommande d'ailleurs la lecture de ces deux livres. Cette connaissance des tensions internes à l'identité allemande, qui a pris différents avatars à travers l'histoire, la Prusse, l'Autriche-Hongrie, l'opposition RDA/RFA, etc. est pour moi l'apport majeur de ces lectures.
Pour continuer sur la partie historique, et qui déborde des frontières de l'Allemagne, parlons de la Petite histoire du peuple Rrom de Marcel Courthiade. C'est une lecture enrichissante qui permet de découvrir qui sont les rroms, que l'on appelle aussi gens du voyage en France, et Sinti en Allemagne. Cela fait partie des livres qui donnent un sentiment de subitement mieux comprendre son environnement, en éclairant l'histoire de personnes que l'on croise souvent. Le seul bémol de ce livre est d'être assez muet, finalement, sur les us et coutumes des rroms, se concentrant avant tout sur leur trajectoire géographique depuis l'Inde et sur les différentes façons dont ils ont été reçus à travers les pays.
En ce qui concerne les sorabes, les articles étaient intéressants et permettent de se figurer la vie en RDA. De plus, c'est une entrée en matière sur les minorités européennes, que l'on croisera régulièrement. Pour comparer avec ce que je connais, les corses, les bretons, les foréziens, le traitement des sorabes par l'Etat a été complètement différent, ce qui explique, par exemple, que leur langue soit encore vivante aujourd'hui.
En ce qui concerne la philosophie et la politique, j'en dirai peu. J'ai lu Le manifeste du parti communiste plus pour ma culture que pour en tirer des connaissances permettant de mieux comprendre les régimes communistes des XXème et XXIème siècle, et à mon avis, Marx et Engels n'auraient pas déjugé cette approche, puisqu'ils reconnaissaient eux-mêmes que le texte était déjà daté en 1870. Pour La philosophie allemande de Dominique Folscheid, j'ai d'un côté pris conscience que mes connaissances en métaphysique "classique" n'étaient pas suffisante pour aborder Kant, Fichte, etc. de front, sur une première lecture. Je remédierai, au moins en partie, à ce problème après l'Andorre. Toutefois, je regrette que Folscheid soit tombé dans l'écueil d'adopter un discours volontairement jargonnant et peu clair, pour s'assurer de donner une impression de profondeur et de complexité, et rendre ainsi la lecture inutilement compliquée. Quelques soient les intentions explicitées de l'auteur en début d'ouvrage, je ne peux recommander à personne parce que je ne sais pas à qui il s'adresse : en réalité, qui connaît tout le jargon de la métaphysique, de la philosophie de la morale et de la logique mais a besoin d'une introduction aux auteurs de référence de ces domaines ?
Des expériences littéraires variées
La Chanson des Nibelungen
Ma première lecture a été La chanson des Nibelungen, une épopée médiévale du XIIIe siècle composée en haut allemand. C'était une lecture vraiment enthousiasmante, dont j'ai trouvé sa première partie, relatant la création de l'anneau, extrêmement moderne dans sa conception de la divinité : Odin se questionne sur le monde, la nature du temps, cherche à comprendre. La seconde partie, concentrée sur les aventures de Siegfried, est également plaisante, mais plus convenue, dans la logique de son époque. Elle se rapproche beaucoup des Contes du Graal de Chrétien de Troyes.
L'inattendu survient au moment où je commence à chercher des commentaires ou des analyses de cette première partie, qui semble finalement ne pas exister, puisqu'elle n'est retranscrite nulle part. Après réflexion, je comprends que le Claude Mettra mentionné sur la couverture n'est ni le traducteur, ni l'éditeur, mais bien l'auteur. En somme, j'ai lu par mégarde une adaptation de la fin du XXe siècle. Après enquête, il me semble que Claude Mettra a suivi avec une proximité certaine les aventures de Siegfried, et a pris plus de liberté sur les événements antérieurs.
Est-ce grave ? Oui, dans le sens où ce n'est pas le texte qui a été oublié pendant plusieurs siècles, puis été érigé en épopée nationale. Du point de vue historique, l'adaptation que j'ai lue n'a pas vraiment de valeur autre que celle de me donner une idée du contenu du texte original. Toutefois, je vais plutôt pencher pour dire que non, ce n'est pas grave, et même bien au contraire.
Du point de vue littéraire, le (ou les) auteur(s) de La chanson des Nibelungen a préféré ne pas signer son œuvre, souhaitant plutôt se réclamer comme le transmetteur d'une tradition antérieure. Pour la composer, il s'est fondé sur la chanson de geste français, des poèmes allemands et au moins une saga norvégienne. De plus, il me semble qu'à l'époque beaucoup d'épopées n'étaient pas faites uniquement pour être lues, avec l'obsession de la connaissance parfaite du texte original. Les livres étaient trop chers pour que des exemplaires personnels soient répandus, il fallait donc apprendre le texte pour aller le réciter à d'autres personnes, ce qui vient nécessairement avec son lot d'approximations, d'oublis et de rajouts à la convenance du récitant. Lors de la rédaction de la chanson, l'auteur devait le savoir, et je pense qu'il ne se sentirait pas trahi d'apprendre que j'ai entendu son histoire de la voix d'un autre. A mon sens, c'est une lecture respectant l'esprit de l'auteur.
Simplicissimus
Je me suis ensuite tourné vers le Simplicissimus de Grimmelshausen. Il n'y a pas de meilleur adjectif que romanesque pour le définir, parce que c'est, à mon sens, des livres comme cela qui ont donné son sens à cet adjectif. Par opposition aux romans récents (et j'inclus le XIXe siècle dans cette récence), qui ont tendance à raconter des histoires rocambolesques "raisonnables," c'est-à-dire que le roman présente une ou deux histoires incroyables environnées de faits rationnels une fois acceptées et connues les histoires surprenantes, le Simplicissimus est composé presque exclusivement d'histoires improbables, une nouvelle à chaque chapitre. Simplicissimus, le héros, va exercer tous les métiers, gagner toutes les batailles, être d'une richesse sans pareille avant de tomber dans la mendicité (plusieurs fois), aller à Strasbourg et au centre de la terre à travers un lac situé à une centaine de kilomètres de chez lui en Allemagne, et passer par le Japon sur le retour. C'est un réel plaisir à lire, c'est écrit avec beaucoup d'humour, très critique et moqueur d'à peu près tout. Je ne suis pas le seul à avoir apprécié, puisque plus de 200 ans avant Sherlock Holmes, Grimmelshausen a accepté de faire sortir son personnage de sa retraite pour plaire à ses lecteurs, qui en redemandaient. Bien que la Continuatio, le nom du supplément, soit dans l'édition en ma possession, j'ai préféré ne pas la lire, la fin initiale étant cohérente, satisfaisante et portant parfaitement le message de l'œuvre.
L'œuvre est finalement une longue réflexion sur le destin, son caractère changeant mais également son inévitabilité. Avec Simplicissimus, la vie est réglée sur un balancier, un métronome : celui qui connaît la richesse finira par connaître la pauvreté, de même pour la beauté, la religion, etc. On peut également y voir une réflexion sur l'éternel retour à la banalité de la vie quotidienne, quoi qu'il arrive, quelque soit le fait d'armes accomplis ou l'événement extraordinaire vécu, ce n'était qu'un moment, et le banal quotidien revient juste après. Une belle illustration de cette réflexion est l'épisode où Simplicissimus rencontre le roi des ondins au centre de la terre, qui lui offre de satisfaire le vœux de son choix. Réfléchissant à un vœu qui lui permettra de (re)devenir riche, vœu qui sera exaucé, Simplicissimus reviendra vivre dans la ferme de ses parents avec pour seul gain un mal de jambes à cause du trajet retour, comme son père le lui avait prédit.
Goethe
Pour le dire rapidement, je n'ai pas apprécié Les souffrances du jeune Werther. On est ici dans le pur exemple du bildungsroman, genre que j'apprécie très peu. La lecture des lettres de Werther criant à la souffrance insurmontable à cause d'un amour à sens unique est insupportable, surtout après des lectures afghanes ou algériennes, où la mort, la faim et la violence injuste sont à chaque coin de rue et malgré cela, les personnages affrontent leur vie avec courage. J'entends qu'il y a un contexte, un style, et même des réflexions intéressantes, mais je n'arrive pas à faire abstraction.
En revanche, je reconnais que la lecture du Faust est mémorable. Au vu de sa longueur, de sa richesse, de son style et surtout de sa place dans la littérature, j'ai choisi de le lire comme une première lecture de la Divine comédie : sans se référer aux notes et aux commentaires, juste en se laissant porter par le texte, et accepter les zones d'ombres, causées tant par une incompréhension que par un manque de référence. On ne reste pas indifférent face à cette expérience, on ressent cela comme la visite d'un endroit célèbre par le nom et la devanture, mais dont la porte est rarement poussée, on peut enfin en voir la splendeur, le mobilier, s'imaginer les histoires qui s'y sont déroulées. La deuxième partie est réellement déroutante, beaucoup moins célèbre que la première, ou a minima moins souvent reprise et adaptée, on découvre que le lieu est en fait d'une profondeur vertigineuse, et que si l'on souhaitait prétendre un jour à bien le connaître, plusieurs années d'efforts seraient nécessaires...
Le passage en Allemagne a été éclair en comparaison de l'ampleur du corpus, mais je ne regrette pas mes choix. Je pars avec des envies de lire la mythologie scandinave, des romans picaresques et de continuer à mon rythme la lecture intensive.
