Carnet de lecture : l'Angola
Bilan du voyage livresque en Angola
VOYAGES LIVRESQUES
7/21/2026


Cabinda
Une bonne surprise
En ce qui concerne Histoire de l'Angola, de 1820 à nos jours, de David Birmingham, c'était sans surprise un bon livre, balayant largement le sujet, avec un style assez plaisant à lire.
La vraie surprise est L'Angola de A à Z de Ribant, sur lequel j'allais un peu à reculons initialement. Premièrement, je n'ai pas relevé de contradiction avec l'ouvrage de Birmingham, ce qui est bon signe. Deuxièmement, il apporte un regard plus vivant sur les sujets contemporains. Et troisièmement, il le complète utilement sur des points que Birmingham n'aborde que très peu, notamment la culture.
Ainsi, j'y ai appris qu'Agostinho Neto, le premier président de l'Angola indépendante, était également poète à ses heures perdues, et que ses œuvres avaient été traduites en français. Bien qu'on ne puisse pas le considérer comme un des écrivains de premier plan de l'Angola, son vécut est par nature intéressant, et si j'avais su, je me serais procuré ses écrits. Un autre auteur que j'ai manqué lors de mes recherches est Ondjaki, qui s'efforce de faire sortir la littérature angolaise de l'éternel ressassement de la colonisation et de la guerre civile. A mon sens, ce positionnement en fait une figure incontournable de la littérature angolaise, et aurait donc dû figurer dans ma liste.
Cela a également battu en brèche mon idée selon laquelle le pays avait une production littéraire faible, en termes de quantité. Le fait est que je me basais sur les auteurs de livres, mais il semble que la vie littéraire angolaise était intense, au moins dans les cercles étudiants, concentrée sur la poésie et se matérialisait dans des journaux et revues spécialisées, et ce, bien avant l'indépendance. Honnêtement, mettre la main sur ces textes me semble déraisonnablement compliqué pour toute personne n'étant pas lusophone, mais ils existent, j'étais dans l'erreur.
Pour terminer, le point le plus important dans le contexte de Voyages Livresques : la forme d'expression artistique la plus importante, la plus populaire, n'est pas la littérature mais la musique. Cette perception de « l'angolanité » est corroborée par Pepetela et l'historienne Marissa Moorman. Le groupe phare, grand nom du semba qui deviendra la samba au Brésil, est N'Gola Ritmos.
La génération de l'utopie
Pavé de plus de 700 pages, on suit un groupe d'étudiants angolais résidant au Portugal, de 1961 à 2001 environ, sachant que l'œuvre a été publiée en 1992, les dernières pages sont donc prédictives.
A la réflexion, ce qui m'intrigue le plus est le terme « utopie » dans le titre. La première partie nous présente des personnages attachés aux idées révolutionnaires rêvant de l'indépendance de l'Angola, et c'est ce groupe qui sera qualifié de "génération de l'utopie," quelques centaines de pages plus tard. Ce qui est étrange, c'est que cette utopie n'est jamais détaillée, elle n'a pas de forme, comme si le groupe ne voyait pas plus loin que le départ du colon portugais, ou qu'il s'imaginait que la voie après serait évidente. Le seul qui semble y avoir réfléchi est Anìbal, mais il ne discute jamais de cela avec ses amis. Sarah et Anìbal, les seuls à ne pas profiter matériellement de l'indépendance, en sont également les plus déçus, mais on se demande comment il aurait pu en être autrement. En quelle utopie cette génération a-t-elle cru ?
Les deuxième et troisième parties répondent bien aux questions que je me posais sur les parallèles avec l'Algérie et l'Albanie. Durant la guerre d'indépendance et durant les guerres civiles, le sujet de la langue a été l'une des pierres de touche permettant la fondation de l'UNITA et légitimant son combat. Toutefois, même si le portugais est perçu comme la langue permettant l'unité du peuple angolais, il n'a pas l'image de trésor de guerre comme le français l'a été en Algérie.
Le parallèle avec l'Albanie se limite aux luttes intestines des mouvements de libération durant la guerre d'indépendance et à la réécriture perpétuelle de cette dernière pour légitimer la nomination de dignitaires du parti à de hauts postes, alors qu'ils étaient absents du front. Cela mis à part, le régime angolais n'a jamais été vraiment communiste et a fini par rejeter le marxisme-léninisme à la fin de la guerre froide.
A mon sens, la clé de lecture majeure de l'œuvre est située dans la deuxième partie, et il s'agit du personnage de Vitòr. Chaque étudiant du groupe que l'on suit est un archétype (le poète, l'intellectuel, le belliciste, etc.) dont on suit la trajectoire, et Vitòr fait partie des fortement politisés favorables à l'action militaire. Dans la deuxième partie, on comprend que le MPLA lui a octroyé une bourse pour étudier en Europe, puisque le mouvement a besoin de cadres pour mener ses opérations sur le front en Angola. Ces années de vie en Europe, couplées à des échanges frustrants avec le MPLA vont émousser petit à petit la motivation de Vitòr, qui doit néanmoins accepter de partir au front suite à l'échec de ses examens. Dans la chana (la savane), il va faire face à des conditions de vie terribles, le froid, la faim, la chaleur, la soif, les insectes, la peur de mourir. Et surtout, une guerre qui s'enlise, sans espoir au vu de l'immobilisme du parti. Vitòr ne voit qu'une solution pour mettre fin à ses tourments : se rendre et coopérer avec les portugais. Lorsqu'il nous introduit cette deuxième partie, Pepetela nous invite à considérer Vitòr comme un lâche, qui veut abandonner la lutte. Toutefois, on comprend plus tard dans le roman que ce qu'a perdu définitivement Vitòr dans la chana, c'est ses illusions sur l'indépendance, et il n'est pas le seul, puisqu'Anìbal est arrivé au même constat au même endroit. L'utopie de la génération de l'utopie est morte avant de naître. Vitòr en a seulement fait le deuil plus tôt qu'Anìbal, et il a décidé de prendre les décisions sécurisant ses intérêts avant tout.
Le final, la quatrième partie, est grandiose dans sa nuance, en mêlant dans un camaïeu espoir et cynisme. Le cynisme, parce que les élites politiques et financières discutent ouvertement entre elles sur les meilleurs moyens de s'enrichir au détriment du peuple, la corruption est tout à fait normalisée, et elles n'ont aucune envie d'essayer d'améliorer la situation. En d'autres termes, la perte de l'utopie les a rendues fatalistes : elles ne croient plus à l'amélioration des conditions de vie en Angola. Elles entendent se servir dans les caisses tant qu'elles ne sont pas encore vides, et après elles, le déluge.
Pour la touche d'espoir en demi-teinte, il faut garder en tête que le livre est écrit alors que le pays est dans sa dix-septième année de guerre civile, qui a suivi des années de guerre d'indépendance. Le nouveau projet des élites pour détrousser le peuple est la création d'une religion, le culte de Dominus, mais cette religion appelle à la paix. Dans le contexte d'un pays qui n'a encore jamais connu la paix à ce moment, c'est une goutte d'optimisme, un espoir d'amélioration.
Le vrai espoir est présenté sous la forme de la fille et du gendre de Malongo, un homme d'affaires spécialisé dans la corruption. A l'occasion d'un apéritif, ils n'hésitent pas à prendre à partie un ministre, lui reprochant sa corruption et son oubli du peuple, alors qu'ils risquent leur carrière et un peu de prison à le faire. Les jeunes croient à la possibilité d'améliorer la situation du pays et sont prêts à prendre des risques pour cela. Et si c'étaient eux la génération de l'utopie ?
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre...
Nous autres, de Makulusu
J'ai peu à dire sur ce livre, je n'ai pas accroché au style. Il est écrit dans le style du courant de conscience, à la manière de l'Ulysse de Joyce. Pour en avoir discuté avec un vieux dublinois féru de littérature, dans un pub de Dublin justement, nous nous sommes mis d'accord sur le fait que la lecture d'Ulysse est désagréable au possible et son succès populaire incompréhensible : une fois passé le plaisir de la découverte du courant de conscience, il ne reste que la douleur d'une lecture difficile à suivre. Il faut néanmoins reconnaître que Joyce est efficace dans ce qu'il propose, puisque le point de vue cognitif du personnage est très bien retranscrit, on peut s'imaginer sans difficulté penser ainsi, avec les mêmes pensées parasites, les sauts d'attention ou, à l'inverse, la concentration particulière sur un détail anodin.
Malheureusement, le roman de Vieira manque de ce caractère extrême qui fait la grandeur de l'œuvre de Joyce. Conscient qu'un courant de conscience parfaitement retranscrit est particulièrement difficile à suivre pour le lecteur, qui n'est pas à l'origine de ce courant, Vieira ressent le besoin de donner des points de repère, ce qui casse le courant. Cela se traduit, par exemple, par l'usage immodéré des noms des personnes auxquelles le personnage pense. Malheureusement pour l'effet, je n'ai pas l'impression que nous subvocalisions le nom de notre interlocuteur lorsque nous nous remémorons une discussion.
Une autre brisure dans l'effet du courant de pensée est le recours à des phrases trop littéraires, par exemple celle ouvrant le roman : « Simple, simple comme un coup de feu : il était sous-lieutenant, une balle l'a touché, il était à la guerre, il a versé sa vie par terre, le sang l'a bue. » Je n'ai pas l'impression que qui que ce soit penserait cette phrase précisément en se rendant à l'enterrement de son frère.
Finalement, j'ai l'impression que Vieira s'est arrêté au milieu du gué.
Le marchand de passés
Du point de vue de l'histoire, chose peu commune, je pense qu'elle aurait mérité d'être étoffée sur le nombre de clients du marchand de passés. Finalement, nous n'en voyons que deux, dont un qui est considéré comme atypique. Le roman se passe après la fin de la guerre civile, j'aurais aimé voir un plus large panel des personnes souhaitant avoir un nouveau passé. Qui sont ses clients ? De quoi ont-ils besoin ? Le marchand refuse-t-il des demandes ?
En ce qui concerne l'écriture, une de mes craintes était de tomber sur un de ces auteurs qui a besoin de montrer qu'il a lu beaucoup de livres, que les livres occupent une place centrale dans sa vie, et qui ne peut donc pas s'empêcher d'inonder le lecteur de références. Agualusa tombe un peu dans cet écueil, et convoque ainsi Shakespeare, Marquez, Coehlo, Bakounine, etc. C'est un peu dommage, parce que cela donne l'impression que l'auteur doute de lui-même ou de son public, alors qu'il faut avoir confiance. A titre d'exemple, la tirade sur les fous :
« – Écoutez, il est complètement malade. Il a perdu la boule. Vous êtes resté longtemps à l’étranger, à voyager, vous n’avez pas idée de ce que nous avons vécu dans ce maudit pays. Luanda est plein de gens qui ont l’air très lucides et qui tout à coup se mettent à parler des langues impossibles, ou à pleurer sans raison apparente, ou à rire, ou à lancer des imprécations. Certains font tout ça à la fois. Il y en a qui se croient morts. D’autres qui sont morts pour de bon et que personne n’a encore eu le courage de prévenir. Certains croient qu’ils peuvent voler. D’autres y croient tellement qu’ils volent pour de bon. C’est une fête des fous, cette ville, il y a par ici, dans ces rues pleines de décombres, dans ces quartiers aux alentours, des pathologies qui n’ont même pas encore été répertoriées. Ne prenez pas tout ce qu’on vous dit au sérieux. D’ailleurs, vous voulez un conseil ? Ne prenez personne au sérieux. »
A mon humble avis, il s'agit d'un hommage discret au Poète et les fous de Chesterton. Qu'importe si elle est remarquée ou non, ceux qui ont la référence en sont heureux (qu'elle existe ou non d'ailleurs), et elle n'empêche pas une personne n'ayant pas lu Chesterton de comprendre la tirade, que je trouve par ailleurs bien écrite. A l'inverse, si Agualusa l'avait terminée par une remarque du style « Félix sentit qu'il avait parlé comme un personnage de Chesterton. » l'effet en aurait été complètement gâché.
Une autre faiblesse dans l'écriture est la pression de la publication internationale. Il est facile de ressentir qu'Agualusa sait au moment de l'écriture qu'il rédige pour des personnes ne sachant rien de l'Angola, et un peu à la Vieira, fait les choses à moitié. L'exemple le plus évident est le suivant :
« - Salvador Correria ? Le type qui a donné son nom au lycée ?
- Lui-même.
- Je pensais que c'était un Tuga, un portugais. »
Cette explication du terme Tuga sonne creuse, et on se demande à qui elle s'adresse. Tous les angolais savent à quoi Tuga fait référence, mais pour une personne étrangère, il manque l'origine du terme, employé par les révolutionnaires pour désigner les colons portugais. Pour plus de réalisme, aucun personnage du roman ne devrait expliquer le sens de ce mot. Une autre possibilité aurait été de faire un roman « instructif, » et de faire définir en pensée Tuga par un des personnages.
Il est d'autant plus étrange qu'Agualusa se sente obligé de donner le sens de ce mot dans le texte, et ainsi permettre une lecture fluide par un lecteur étranger, mais ne dise rien de la répression de 1977, pourtant au cœur de l'intrigue. C'est un événement important de l'histoire de l'Angola indépendante, mais peu connu en dehors de ses frontières. Dans une volonté d'internationaliser son écriture, peut être qu'une note de bas de page aurait été opportune.
Néanmoins, malgré quelques défauts, c'est une lecture agréable.
