Carnet de lecture : l'Algérie
Bilan du voyage livresque en Algérie
4/26/2026


Le Sahara algérien
Quelques doutes sur un livre
Les livres d'histoire et de sociologie retenus se recoupent plutôt bien, pour mémoire :
Histoire de l'Algérie coloniale, de Benjamin Stora
Histoire de l'Algérie depuis l'indépendance, du même auteur
Sociologie de l'Algérie de Pierre Bourdieu
L'olivier en Kabylie entre mythes et réalités de Rachid Oulebsir
Possession, magie et prophétie en Algérie de Aissa Ouitis
Les archs tribus berbères de Kabylie, Histoire, résistance, culture et démocratie de Youcef Allioui
Lorsque les cinq premiers se contredisent, cela ne concerne que des points très mineurs, qui peuvent être expliqués par des différences relatives aux populations étudiées ou à une évolution des méthodes, 50 ans séparant le livre le plus ancien du plus récent.
Le sixième, Les archs tribus berbères de Kabylie, dénote complètement des autres, à tel point il décrit une société et des traditions kabyles différentes des autres. Pour faire simple, Les archs tribus berbères de Kabylie décrit une le paradis sur terre, paradis perdu certes, mais paradis tout de même. L'auteur décrit l'ancienne société kabyle (que la colonisation française puis le gouvernement algérien se sont échinés à détruire) qui est une société parfaitement égalitariste, du point de vue social et économique, où personne ne souffre de la faim grâce à un système d'entraide parfaitement rodé, disposant d'une libre pensée totale, faiblement islamisée grâce à la survivance des croyances kabyles datant de la période pré-islamique, où les femmes sont sur un pied d'égalité avec les hommes, si ce n'est en position dominante, et où la croyance n'occupe qu'une place de chatoyante tradition, sans jamais verser dans la superstition.
Il y a des points gênants dans l'argumentation de l'auteur, où beaucoup de faits sont sourcés par une simple mention de "l'avis des anciens du village," d'anecdotes racontées par ses grands-parents ou fondés sur l'expérience personnelle, même si l'ouvrage se veut globalement dans les canons académiques. Bien entendu, cela n'implique pas nécessairement que ces faits soient faux, simplement qu'il est plus difficile de les objectiver.
Une autre faiblesse de l'argumentation est le recours régulier à la présomption de choix sociaux conscients pour atteindre une société laïque et démocratique. A plusieurs reprises, l'auteur nous présente des faits de société qui, s'ils sont réels, démontrent que la société kabyle est une société démocratique et laïque, et explique que les kabyles ont fait une série de choix très précis pour obtenir ce résultat, sans démontrer la réalité de ce choix.
Et enfin, la volonté de présenter la société kabyle comme parfaitement égalitariste et sans classes sociales amène l'auteur à soutenir que le fait que les kabyles ont utilisé des esclaves dans le passé ne remet pas en cause cette affirmation, parce qu'ils étaient plutôt bien traités. Mon blocage est peut-être irrationnel, mais j'ai vraiment du mal à imaginer une société utilisant des esclaves comme égalitariste, j'ai besoin d'une preuve exceptionnellement bien fondée pour accepter ce fait.
Pour rentrer dans le dur de la contradiction, deux points me font douter de la thèse soutenue dans Les archs tribus berbères de Kabylie.
Le premier est le passage sous silence des superstitions kabyles. Possession, magie et prophétie en Algérie de Aissa Ouitis est, sous son titre aguicheur, avant tout une thèse de sociologie portant sur la société kabyle. L'auteur y relate plusieurs traditions, comme le recours fréquent aux talebs pour le désenvoutement, la magie par les femmes pour créer/briser des mariages, la cérémonie du fusil pour le passage du statut d'enfant à homme, la tradition du couteau pouvant provoquer (magiquement) l'impuissance chez l'homme juste avant sa nuit de noce, etc. Toutes ces traditions, ou croyances, ne sont pas évoquées dans Les archs tribus berbères de Kabylie, comme si l'auteur souhaitait les cacher, ce qui est étrange dans un livre sous-titré Histoire, résistance, culture et démocratie.
Le second est sur la place de la femme dans la société kabyle. Une des hypothèses centrales d'Aissa Ouitis, qui relève qu'en Kabylie la magie est surtout une affaire de femmes, est que ce fait s'explique par la tentative pour les femmes d'obtenir un pouvoir qu'elles n'ont absolument pas dans la société, grâce aux forces surnaturelles. D'après Aissa Ouitis, dans la société kabyle, les femmes sont dominées par les hommes dans tous les aspects de la vie. C'est également l'avis de Rachid Oulebsir, qui en parle dans son analyse de la culture de l'olivier en Kabylie. Et Bourdieu, sans s'appesantir spécialement et peut être avec plus de mesure, note également la place désavantagée des femmes dans la société kabyle, spécifiquement sur le point de l'héritage (les femmes sont exhérédées), en donnant les explications anthropologiques à cet état de fait. Plus loin, on trouve également cette inégalité dans la littérature, Kateb Yacine en parle également.
Pour terminer, Youcef Allioui reconnaît lui-même que les femmes n'avaient pas de pouvoir politique direct, mais que disposant d'une forte influence sur les hommes (ce n'est pas un fait attesté dans les autres écrits), elles sont en réalité des décisionnaires de première importance.
Il est possible également de critiquer ce livre sur le versant du fait religieux, puisqu'il y a de nombreuses contradictions avec d'autres études.
Pour conclure, je recommande malgré tout Les archs tribus berbères de Kabylie, qui présente en détails de nombreux éléments de la société kabyle et de son histoire, mais à la seule condition qu'il soit accompagné d'autres lectures pour contrebalancer son caractère partisan, et avoir une image plus précise de cette société. Egalement, pour le plaisir de confronter les sources et d'exercer son esprit critique.
Un roman aux thèmes marqués et une poésie remarquable
Le romanesque
De mon échantillon ressortent quelques thèmes, présents dans presque chacun des romans lus : la faim, la sexualité, la place des femmes, l'islamisme, l'injustice coloniale et celle de l'Etat après l'indépendance. Plutôt que par groupes thématiques ou stylistiques, il est plus aisé de se les imaginer comme un graphique de chaleur en fonction des sujets.
Par exemple, La répudiation de Rachid Boudjedra aborde principalement la sexualité tordue (pédophilie, inceste), avec son personnage perdant la raison petit à petit, s'il l'a eu un jour. Le style retranscrit bien cette confusion, assez lourd à la lecture, mais présentant une unité qui force le respect, avec un vrai travail sur la représentation des sensations. Bien que cela n'ait pas été ma lecture préférée, je l'imagine facilement comme un extrême thématique du roman algérien.
Pour filer la métaphore, l'extrême thématique de la guerre d'indépendance pourrait être L'opium et la bâton de Mouloud Mammeri, en ce qu'il présente de nombreuses trajectoires d'algériens, du convaincu à l'enrôlé presque par hasard, en passant par l'agente de liaison et le collaborateur (qui est sans aucun doute le personnage le plus intéressant). Il faut également retenir sa structure d'un seul tenant malgré la multiplicité des voix, qui permet d'illustrer l'imbrication des destins. Un de mes livres favoris de ce voyage, et qui se marie bien avec La grande maison de Mohammed Dib, l'extrême de la famine, où l'on suit la vie quotidienne d'un jeune garçon et de sa famille, souffrant de la faim. C'est un complément parce que cette faim amène le garçon à prêter une oreille attentive aux propos indépendantistes, malgré son jeune âge.
Un lien naturel se fait avec Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun, en ce qu'il raconte également la vie d'un enfant durant la période pré-indépendance, souffrant également de la faim et d'une vie dure. Néanmoins, le style y est beaucoup plus pagnolesque, c'est une très bonne lecture, mais Dib travaille plus obsessivement son thème, ce qui rend La grande maison plus mémorable. Toutefois, Le fils du pauvre amenant un regard plus large, dépeint plus attentivement la vie des femmes avant l'indépendance.
Sur la période pré-indépendance, je me dois de mentionner Nedjma de Kateb Yacine, qui est intéressant dans sa structure circulaire, amenant le lecteur à perdre ses repères, et pour ses apports sur la description modes de vie algériens durant l'époque coloniale. Un autre point intéressant est la position de Nedjma, qui est une ouverture sur les réflexions sur la place des tribus dans un modèle social imposé par l'Europe. Les propos sont assez complémentaires avec ceux d'Alan Paton dans Pleure ô mon pays bien aimé, et s'ils ne se sont jamais lus l'un l'autre, il s'agit potentiellement d'une triste amitié manquée. Toutefois, je n'ai pas vraiment apprécié Nedjma, contrairement à Pleure ô mon pays bien aimé, probablement à cause de trop grandes attentes vis-à-vis de ce roman.
Pour l'extrême post-colonial, mon cœur balance entre Les vigiles de Tahar Djaout et Le fleuve détourné de Rachid Mimouni. Les deux portent cette critique de l'Etat kafkaïen, Les vigiles avec son héros essayant de breveter sa machine mais affrontant une bureaucratie digne du Procès et une opposition religieuse, doublées de cette atmosphère de purge suivant souvent les prises d'indépendance (cela m'a beaucoup rappelé l'arrivée au pouvoir du parti communiste en Albanie), Le fleuve détourné avec son personnage administrativement mort pendant la guerre, se demandant ce qui est arrivé à tous ses compatriotes, et faisant de son mieux pour essayer de ressusciter. La critique de l'Etat post-colonial et de son imbrication avec une religion totalitaire est un thème abordé dans tous les romans que j'ai lu se passant après l'indépendance, et c'est peut-être Les vigiles qui incarne le mieux ce thème. Toute personne ayant apprécié Le procès de Kafka peut aller lire Les vigiles sans réfléchir, elle y trouvera son compte, avec cette exacte saveur de l'impuissance face à une administration dangereuse aux rouages obscurs.
Pour l'extrême de la tension religieuse, je pensais initialement que cette place serait occupée par Le serment des barbares de Boualem Sansal, mais j'ai tellement peu apprécié ce roman que je n'ai pas pu aller jusqu'au bout, je me suis arrêté page 200, à la moitié. Le style y est très lourd, difficile à lire, mais sans que cela serve le propos à la manière d'un Boudjedra. J'ai eu du mal à comprendre quelles thèses soutient Sansal ici, et je n'ai pas réussi à entrer dans l'histoire, j'ai préféré arrêter la lecture.
Je préfère placer à ce point le livre de Tahar Ouettar, Noces de mulet. Son héros incarne l'ambivalence de la religion dans la société algérienne, telle que présentée dans la littérature : il est un mystique, un dévot attentionné, faisant chaque jour toutes ses prières avec la plus grande attention, mais également un souteneur endurci, pilier d'une maison close. A noter qu'il réalise ses expériences mystiques avec l'aide du haschich et qu'il a passé 20 ans au bagne, après ses études de théologie, pour de multiples meurtres. C'est une vraie pépite de la littérature algérienne.
Pour conclure ce graphique de chaleur, j'insiste qu'aucune de ces œuvres n'est close sur son propre thème phare, une m'a marqué plus que les autres : Le fleuve détourné. Ce roman est la synthèse de tous les autres, que ce soit la sexualité (zoophilie, inceste), la faim, la guerre, l'héroïsme, l'Etat postcolonial, la religion, tout y est, et force est de reconnaître à Rachid Mimouni un vrai sens de la formule. Cerise sur le gâteau pour moi : ce roman peut s'inscrire dans une forme de réalisme magique, sans qu'on s'y attende. Une citation illustrant tout cela, où un squelette répond à une interrogation du héros :
"- Je regrette, je ne peux rien te dire. Encore moins te conseiller. Ne vas pas croire que les morts savent beaucoup de choses. Pas le moindre secret. Enfouis dans l'obscurité, le froid et l'humidité. Les asticots ont rongé notre chair. Une nuée de microbes invisibles s'occupent de faire disparaître nos os. Alors, nous ne serons plus rien. Les vivants doivent perdre cette manie de nous faire dépositaires du secret de la condition humaine. Je regrette, je ne peux rien te dire. J'ai été content de te voir. Merci pour le tabac."
Et quid de Mémoire de la chair d'Ahlam Mosteghanemi ? Suite à une incompréhension avec la poste, je n'ai jamais pu récupérer ce livre, je ne l'ai finalement pas lu...
Contes & poésies
Sur les deux recueils de contes, je n'ai pas grand chose à dire, à part ma surprise sur l'omniprésence de la figure de l'ogresse, que je n'ai pas retrouvé dans le roman. Le souci de lire ces contes, comme pour ceux des Bassouthos, plusieurs dizaines d'années après qu'ils aient été recueillis, dans un contexte culturel extrêmement différent, c'est qu'il est difficile de se figurer ce qu'ils racontent vraiment : sont-ils là pour enseigner quelque chose ? Se divertir ? Se faire peur ? Impossible de le dire.
En revanche, sur la poésie, c'est un carton plein.
Dans les Chants berbères de Kabylie, j'ai particulièrement appréciés les chants de l'exil, puissants dans la simplicité de leurs images, par exemple :
Eboulez-vous, montagnes
Qui des miens m'avez séparé,
Laissez à mes yeux la voie libre,
Vers le pays de mon père bien-aimé
Je m'acharne en vain à l'ouvrage ;
Mon cœur là-bas est prisonnier.
Ces chants font ressortir l'attachement d'un peuple à sa terre.
Et le meilleur pour la fin, les poèmes de Si Mohand. Si Mohand était un réel poète errant et a toujours refusé de garder trace de ses poèmes, mécaniquement, lorsqu'on peut en prendre connaissance 120 ans après sa mort, on a la sensation de tenir un trésor entre les mains, d'ouvrir une fenêtre sur un univers jusque là inaccessible. Que ses poèmes aient traversé les âges grâce à des passeurs, se les échangeant presque sous le manteau ajoute au mythe. Naturellement, il n'a pas raconté lui-même sa vie, elle n'est connue que grâce aux témoignages des gens qui ont croisé sa route, et finalement on en sait peu de choses. Ainsi, avant même de lire le premier poème, nous savons qu'ils sont issus d'un poète presque légendaire, ce qui influence forcément la lecture.
Ses poèmes sont originaux et touchant, même ceux d'amour, genre que je trouve généralement insipide. Un exemple :
Elle est morte loin de moi :
La mort choisit ses victimes
Et Dieu pousse à la révolte.
O terre, ne profane pas
Sa beauté incomparable,
O anges, pardonnez-lui.
Fille de sang généreux,
Elle n'a pas dédaigné le pauvre :
Qu'elle soit préservée de l'Enfer !
Si je devais relever chaque poème mémorable, je devrais recopier le livre, alors je me contenterai d'un deuxième exemple :
Ô toi que nous implorons,
Guéris celui qui souffre
D'amour et de pauvreté
J'ai épelé le Coran tout entier,
J'ai fait toutes les prières,
Mon nom était respecté de tous.
Maintenant que je suis vieux et sec
Les plus vils se moquent de moi ;
J'ai peur, l'épouvante me saisit.
Probablement un des meilleurs recueils de poésie que j'ai jamais lu.
Et maintenant, direction l'Allemagne !
