Carnet de lecture : l'Albanie
Bilan du voyage livresque en Albanie
1/17/202611 min temps de lecture


Le contenu de mon article
Le Mont Gjallica, une des très nombreuses montagnes albanaises
Une littérature marquée par l'indépendance
L'Histoire des albanais de Serge Métais donne les grandes clés pour comprendre la littérature albanaise du XIXe et du XXe siècle, en axant sa présentation autour de l'indépendance de l'Albanie, qui a commencé par la construction d'une identité nationale autour de la langue albanaise.
Cette indépendance est d'ailleurs le thème principal du Luth des montagnes de Gjergj Fishta, qui est l'une des personnes à avoir participé à la fixation de l'alphabet albanais, et qui a été un des premiers défenseurs du nationalisme albanais, contre l'Empire ottoman. Le luth des montagnes est un poème racontant la lutte de l'Albanie, alors territoire de l'Empire ottoman, contre le Monténégro souhaitant l'annexer. Si l'on est prêt à absorber 600 pages de poésie épique, c'est un très bon moyen de découvrir le folklore albanais, puisque l'auteur y puise énormément. L'histoire du Luth des montagnes commence avec l'invasion de l'Albanie par le Monténégro, avec l'accord de l'Empire ottoman, jusqu'à l'indépendance de l'Albanie.
On retrouve également ce sentiment de défiance vis-à-vis de l'Empire ottoman dans Bardha de Témal de Pacho Vasa, un proche de Gjergj Fishta.
La période communiste
Le Communisme en Albanie
Parler de l'Albanie sans aborder des décennies de dictature communiste est presque impossible. Pour en savoir plus sur cette période précise, j'ai lu L'Albanie d'Enver Hoxa de Gabriel Jandot et Contre le révisionnisme d'Enver Hoxa ou d'un de ses scribes. Le premier ne décrit malheureusement pas vraiment l'Albanie sous la période d'Enver Hoxa, mais son idéologie. La raison avancée par l'auteur est la fermeture du pays pendant la dictature et le filtre sur les informations en sortant, sans compter que toutes les sources internes à l'Albanie ont fait l'objet de "corrections" au fil de l'eau pour correspondre aux besoins du parti. Dès lors, il ne reste presque que les sources orales pour savoir comment était la vie en Albanie pendant ces années.
Globalement, l'hoxaïsme est une idéologie ouvertement dictatoriale, anti-démocratique, totalitaire et nationaliste, entretenant de forts liens avec le stalinisme. Pour l'anecdote, Enver Hoxa tiendra à jamais rigueur à l'URSS d'avoir abandonné la pensée de Staline, et ce sera également une des raisons de son conflit avec la Chine.
Un point qui m'a marqué de la pensée hoxaïenne, exposé dans L'Albanie d'Enver Hoxa et que j'ai pu constater dans Contre le révisionnisme, est l'attachement à un parti unique et éternel : que ce soit aujourd'hui ou dans un millénaire, imaginer une pluralité de partis politiques serait une trahison du "vrai" communisme, et ce, même si les autres partis autorisés étaient également des partis communistes. Théoriquement, c'est parce que le parti communiste représente le peuple, qui est le seul à pouvoir se diriger, créer d'autres partis reviendrait à surpondérer une part de la population, etc. Pragmatiquement, cela permet de justifier les purges à intervalles réguliers au sein du parti, et d'éviter la formation de groupes concurrents.
Un autre point assez ironique de l'histoire du communisme en Albanie est sa genèse : le Parti du travail d'Albanie (le parti communiste) s'est constitué pour défendre les prolétaires d'Albanie dans les années 1940 notamment pour défendre les prolétaires albanais. Or, à cette période, l'Albanie était un pays très peu industrialisé, on pouvait presque compter les usines sur les doigts de la main, il n'y avait donc presque pas de prolétaires. Ainsi, une des premières missions que s'est donné le Parti est d'industrialiser le pays, et ainsi créer de les prolétaires à défendre.
Gabriel Jandot, pour réaliser son étude, s'est rendu plusieurs fois en Albanie, pendant la période communiste et après, pour rencontrer et échanger avec les personnes ayant vécu la dictature. Le régime s'est étiolé à la mort d'Enver Hoxa avant de s'effondrer en 1991, c'est un fait récent, de nombreux albanais se souviennent très bien de cette période, et les souvenirs laissés ne sont pas clairs : on trouve des nostalgiques, des personnes impliquées dans les plus hautes structures du parti qui s'en cachent, des personnes traumatisés par la police et les travaux forcés, etc. Je craignais donc un livre manquant d'objectivité, et le ton peut parfois le laisser croire. Néanmoins, ce que rapporte Gabriel Jandot de la pensée d'Enver Hoxa est conforme à ce que j'ai pu lire dans Contre le révisionnisme, je recommande donc cette lecture. En revanche, je ne recommande pas spécialement celle de Contre le révisionnisme, extrêmement verbeux, difficile à remettre dans un contexte seul, qui n'est qu'une suite de discours et de commentaires d'actualités, et qui n'est en plus pas si facile à trouver.
La littérature de cette période
J'ai lu 6 livres de cette période, écrits par ses écrivains les plus représentatifs : Ismaïl Kadaré et Dritëro Agolli.
Ismaïl Kadaré, que je croyais être un adversaire de toujours d'Enver Hoxa, a sans aucun doute une histoire plus complexe que je ne le croyais, puisque d'après Gabriel Jandot, il a été Vice-Président d'un des instituts de l'idéologie marxiste du Parti.
Sans surprise, j'ai apprécié Le Général de l'armée morte qui présente un versant de la guerre qui est souvent passé sous silence : l'après-guerre éloigné, une fois les tensions retombées, et qu'il faut rapatrier les corps. Kadaré fait une belle description des relations humaines et des sentiments que ressentent ceux chargés de clore cette partie là du conflit armé. C'est également l'occasion d'une réflexion sur l'héritage de la guerre : comment se positionner vis-à-vis de ces inconnus, comment entretenir leur mémoire, et surtout, leur mémoire doit-elle être entretenue ?
J'ai encore plus apprécié Avril brisé, qui raconte une histoire albanaise typique : un jeune homme doit régler une dette de sang qui incombe à sa famille. La vendetta était une affaire importante dans les montagnes albanaises, entourée de rituels sociaux liant les familles les unes avec les autres et codifiée dans le Kanun, le droit coutumier. L'approche d'Avril brisé est assez naturaliste, sans sentimentalisme, ce qui est justifié par l'intrigue : le personnage n'est pas certain de ce qui a commencé le cycle de vendettas entre sa famille et celle de sa victime. Par contre, il sait que ses proches et lui-même encourent le plus grand des déshonneurs s'il ne remplit pas son obligation. Le système est expliqué avec précision par l'auteur, qui écrit une histoire parallèle d'un couple de citadins découvrant le système de la vendetta lors de leur voyage de noces. Sur le point de la vendetta, je trouve qu'Avril brisé se marie très bien avec Bardha de Témal : scènes de la vie albanaise de Pacho Vasa qui en donne une lecture critique et L'homme au canon de Dritëro Agolli, qui lui en a une vision assez cynique.
En revanche, je n'ai pas pu aller au bout du Concert. J'en ai lu la moitié, donc 300 pages, mais je n'ai pas eu la motivation de m'infliger la fin. Je n'ai trouvé aucun souffle particulier dans ce roman, le rythme est extrêmement lent, le propos est très fouillis.
Dritëro Agolli a été une de mes meilleures découvertes. Sa poésie (A fleur de fables) est agréable, mais ce qui m'a marqué est surtout son œuvre romanesque.
L'homme au canon est un récit de vendetta, mais en opposition aux récits albanais habituel sur ce thème : le héros est loin d'être un brave, même s'il soutient le contraire dans les termes accoutumés du registre. J'ai énormément apprécié la façon dont l'auteur dépeint la grandeur de son personnage (il possède tout de même un canon), pour le tourner en dérision. Beaucoup de thèmes sont abordés dans ce roman court : l'amitié, le poids des traditions, l'immigration, la guerre, l'humiliation, l'honneur, l'amour. C'est dense, rythmé, l'intrigue est classique, mais nous tient concentré jusqu'à la fin. Un excellent livre en somme.
Splendeur et décadence du camarade Zulo est encore meilleur dans le style de la grandeur dérisoire. Avec beaucoup d'humour, Dritëro Agolli nous présente le camarade Zulo, un bureaucrate de la période communiste assez clivant : vénéré par certains de ses collègues, d'autres ne peuvent le supporter. On suit ses pérégrinations dans sa carrière professionnelle, ses relations avec ses collègues, avec sa famille, et on finit par se demander, comme eux, si le camarade Zulo est un héros ou une personne à mettre au placard.
Dritëro Agolli dépeint très bien les relations humaines, en les assaisonnant avec de l'ironie et de l'exagération, ce qui permet au texte de sonner très juste. Sur la partie carrière professionnelle du camarade Zulo, j'ai l'impression que ce roman capture l'air du temps de la bureaucratie communiste, avec ses rituelles, ses débats et ses enjeux. A mon avis, c'est une des lectures les plus recommandables, et je lirai d'autres livres de Dritëro Agolli si j'en ai l'occasion.
Je me dois d'évoquer dès maintenant Métamorphose d'une capitale de Ylljet Aliçka, la suite spirituelle de Splendeur et décadence du camarade Zulo. Alors que le camarade Zulo évolue dans une Albanie où le communisme bat son plein, on suit la famille Bendo à compter de la mort d'Enver Hoxa, là où le régime commence à s'effondrer. La famille Bendo est un kaléidoscope des parcours de vie en Albanie à cette période : anciens haut placés dans le régime communiste, poètes contrariés, anciens prisonniers, militantes acharnées, nouveaux euro-communistes, exilés, etc. Comment toutes ces personnes peuvent trouver leur place dans la nouvelle Albanie ? Le ton d'Ylljet Aliçka est très similaire à celui de Dritëro Agolli, et je pense que c'est pour cela que j'ai beaucoup apprécié, et je regrette de ne pas avoir plus de livres de lui. Il faut également noter un excellent sens de la formule chez Ylljet Aliçka, par exemple, face à deux pilleurs de tombes "L'enfer ne peut pas rivaliser avec ce paysage."
Trois lectures éparses
Bardha de Témal : scènes de la vie albanaise de Pacho Vasa est une lecture plaisante. Roman d'amour, mais aussi de vendetta, il a avant tout une visée politique : la critique de l'Empire Ottoman. Au moment où cette histoire est écrite (1890), il n'y a pas encore de nation albanaise, bien que les guègues et les tosques vivent en Albanie, il n'y a pas réellement de sentiment albanais. Les causes de cet état de fait sont multiples, mais un des objectifs de la Ligue de Prizen, dont Pacho Vasa fait partie avec Gjergj Fishta, est de remédier à cela pour réclamer l'indépendance vis-à-vis de l'Empire Ottoman dans un second temps.
Ainsi, le récit de Bardha de Témal est l'occasion de plusieurs discours enflammés contre le pouvoir ottoman. Et c'est pour cela que Pacho Vasa se montre critique vis-à-vis de la vendetta, il veut que cessent les affrontements entre albanais pour qu'ils s'unissent contre l'Empire. D'un point de vue interne, l'intrigue est bien menée, on prend donc plaisir à cette lecture au-delà de son contexte.
Tirana blues de Fatos Kongoli, je n'en dirai que très peu, l'argument du roman est bon, mais je n'ai absolument pas aimé le style d'écriture.
Ce qui n'est pas le cas de Soleil brûlé d'Elvira Dones, qui nous fait suivre la vie d'albanaises enrôlées de force dans un réseau de prostitution en Italie, tenu par des albanais. Du point de vue littéraire, le style est remarquable, et le fait de suivre plusieurs personnages permet à Elvira Dones des variations intéressantes en fonction des situations. Les violences ne sont pas cachées, bien au contraire, elles sont crûment décrites, de façon froide, sans misérabilisme, ce qui fait ressortir l'horreur de ces moments. Sur la construction, j'ai trouvé intéressante la multiplicité des personnages, et ainsi décrire la multiplicité des faits les ayant menés ici. Surtout, si les femmes enlevées et prostituées de force sont bien les "personnages principaux" du roman, leurs proxénètes sont également amplement décrits, ainsi que quelques clients et les pouvoirs publics. Cela amène à un tableau assez exhaustif de la situation. Pour terminer, il y a un effet assez saisissant : le roman est long, plus de 600 pages, et plus on avance plus on a l'impression qu'une vie entière s'est écoulée depuis le début de l'histoire, alors que finalement, tout se déroule sur 2 ans.
Le meilleur pour la fin ?
Quand je veux découvrir un sujet, je me tourne toujours vers des livres scientifiques écrits par des universitaires. C'est la meilleure option pour obtenir des informations fiables, remises dans leur contexte et interprétées avec le moins de sensationnalisme possible. Je n'ai pas encore pris cette méthode en défaut, quand je lis un livre universitaire, je termine ma lecture en ayant l'impression d'en savoir plus qu'avant sur le sujet.
J'imaginais donc qu'en lisant Bektachiyya, études sur l'ordre mystique des bektachis et les groupes relevant de Hadji Bektach, d'Alexandre Popovic et Gilles Veinstein, un recueil d'articles universitaires sur le bektachisme, j'en saurai plus sur le bektachisme. En somme, que j'aurai une idée assez précise des rites des bektachis, de la structure de leurs croyances, du nombre approximatif de pratiquants, de leurs traditions, des grands textes de leur religion, etc.
Ce que j'ai appris, c'est que le bektachisme s'est développé dans la culture du secret. De ma compréhension, le bektachisme a pour parents l'Islam et les croyances pré-islamiques turques, et est né au XIIIe siècle. Suite à des persécutions, les membres de l'ordre des bektachis ont commencé à pratiquer en secret, en se nourrissant certes du soufisme, mais également d'autres influences, comme la franc-maçonnerie aux XIIIe et XIXe siècles, renforçant encore cette pratique du secret.
Chose surprenante : le secret semble être scrupuleusement respecté. De plus, le bektachisme ne repose que sur peu de sources écrites, et a lui-même produit peu d'archives. Il est notable que le bektachisme ne soit cité dans aucun autre des livres que j'ai lu sur l'Albanie, et qu'il n'est possible de reconnaître sa présence qu'à la condition de bien le connaître.
En conséquence, ce que l'on sait du bektachisme (dans les sources francophones et anglophones) repose beaucoup sur des suppositions prudentes, des analyses de témoignages, d'examens attentifs sur l'architecture des tekkes (les monastères, qu'on peut confondre avec des monastères soufis classiques) qu'on arrive à identifier comme étant bektachis, et sur les quelques pratiquants ayant écrit sur le sujet.
Finalement, en lisant Bektachiyya, on a l'impression de découvrir un monde caché, ou plutôt d'apprendre qu'il existe un monde caché, sans pouvoir réellement savoir ce qu'il contient réellement. Pour pousser l'analogie, j'ai eu l'impression d'être un des personnages de Lovecraft découvrant un culte ancien, sans pouvoir le comprendre. Cette sensation est renforcée par le grand nombre de notes de bas de page sourçant les dires des chercheurs, puisque ces dernières ne renvoient presqu'uniquement à des articles en turc, et les quelques références francophones ou anglophones ne traitent pas directement du bektachisme, il apparaît donc excessivement difficile d'approfondir le sujet.
Cette lecture m'a fait ressentir l'existence comme d'un mystère impénétrable, et c'est en cela un des livres les plus marquants que j'ai lu de ma vie. Bien entendu, ce n'est qu'un ressenti : les turcophones ou les albanais n'auront aucun mal à en apprendre plus que je ne peux le faire.
Et maintenant, direction l'Algérie !
